« Le propre du confort. »
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Il ne s’agit pas du titre d’une œuvre portant sur l’obsession de l’hygiène au sein de la société occidentale, mais bien du nom d’un savon Dove pour hommes. Les gourous du marketing font preuve de génie, encore une fois, par leur synthèse de la modernité. En quoi ce slogan correspond-il à un concentré de la condition moderne? De quelle réalité sociale ces mots-clés témoignent-ils? Quel est le propre de la propreté en Occident?
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Alors que la volonté de se garder des souillures de l’âme dominait la conception occidentale d’autrefois, il semble qu’il y ait prédominance du désir de se préserver des souillures physiques aujourd’hui. On se lave tous les matins. On se lave les mains avant les repas, après s’être mouché, après être allé aux toilettes. On porte des gants pour jardiner, pour laver la vaisselle. Globalement, nous portons des gants pour éviter les salissures. Nous avons une phobie de la contamination. Que viennent faire les bactéries, les virus, les « microbes » dans notre conception du monde en tant qu’occidentaux? En fait, la contamination mène nécessairement à la maladie qui, elle, est synonyme de vieillesse. Qu’y a-t-il de péjoratif à la notion de vieillesse? Il s’agit de l’antithèse de la jeunesse qui, elle, symbolise la performance. Les jeunes ont l’énergie, la vigueur et la volonté nécessaire pour aller au bout de soi. Or, dans une société où l’individu est maître de son propre développement et de sa propre réussite, l’énergie, la vigueur et la volonté sont essentielles pour atteindre les objectifs que l’on se fixe. Nous ne voulons pas être contaminés puisque cela freinerait notre course vers la réussite. La phobie de la contamination découle de la phobie de l’échec.
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De surcroît, une certaine culpabilité est associée à la maladie, puisqu’au sein d’une social-démocratie capitaliste le malade est perçu comme étant un fardeau social. Le malade est effectivement dépendant des autres qui dépensent pour lui (impôts). Et la dépendance est le comble de la souillure dans un contexte où l’individu se doit de se construire, où l’individu aspire à la liberté et à l’autonomie.
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D’autre part, le souci de l’hygiène en Occident provient de la perception péjorative liée à la mauvaise odeur. À vrai dire, la bonne odeur symbolise l’aisance sociale. Qui dégage d’agréables effluves a le temps et l’argent nécessaires à l’entretien d’un tel parfum. Dans une société capitaliste, paraître nanti est évidemment valorisé. Autrement dit, la propreté est intrinsèquement liée à la notion de confort, ou au bien-être matériel et mental. Attardons-nous à l’aspect du « bien-être mental » découlant de la propreté. L’exclamation suivante semble être ancrée dans le discours populaire : « Je suis à bout! Je vais prendre un bain pour me sentir mieux. » Cela sous-entend que nous nous sentons psychologiquement rafraîchis lorsque nous nous lavons après une longue journée stressante ou exigeante. En somme, l’hygiène est associée au confort, qui correspond au bien-être physique et psychologique.
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Par ailleurs, derrière notre obsession collective de l’hygiène, l’on devine une volonté de consolider notre contrôle sur la nature. En tentant de camoufler nos odeurs pourtant naturelles et en évitant la contamination pour contrevenir au cycle naturel de la vie et de la mort dans l’espoir de performer davantage, nous nous détachons du naturel pour paraître « civilisés ». Nous clamons silencieusement notre supériorité sur l’environnement. Est-ce une manifestation de l’ethnocentrisme occidental? Est-ce un « Nous avons colonisé et assujetti le monde à l’Occident, colonisons et assujettissons maintenant la nature »? Est-ce un cri collectif, « Soyons maîtres de la Terre »? Dans une optique similaire, l’état de nature est associé au règne du désir et de la subjectivité. Il s’agit de l’envers du culte de la Raison (issu du siècle des Lumières) et du dogme scientifique d’objectivité.
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Alors que l’obsession de l’hygiène constitue une rupture entre l’humain et la nature, elle témoigne en outre d’une rupture entre l’humain et sa nature. La propreté met l’humain à distance de l’environnement et de son environnement. Par exemple, la stérilisation dans le domaine médical établit un espacement symbolique entre le patient et celui qui le soigne. La relation se voit réduite à une simple interaction professionnelle autour de la marchandise nommée « guérison », alors que le contact social a un effet positif sur la santé! Par conséquent, il y a absence d’intimité dans les relations avec autrui. Cet isolement de l’individu lui est néfaste en tant qu’animal social. Le fardeau de se construire angoisse déjà l’individu, les conséquences d’une guérison solitaire ne peuvent qu’être désastreuses!
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En définitive, l’obsession de la propreté est liée au capitalisme hégémonique dans la société occidentale, puisqu’elle incarne à la fois les notions de confort et de performance individuelle; l’hygiène est symbole d’une réussite sociale qui, elle, passe par la réussite individuelle. La phobie de la contamination traduit aussi une volonté de se détacher de l’état de nature. Un extérieur propre camoufle-t-il, à l’échelle sociale, un malaise profond? Est-ce un moyen de se purger, de se purifier ou de se punir de ne pas être à la hauteur de nos propres exigences?
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Annick Rouleau
28 septembre 2012